Sören Kierkeegard, Le journal du séducteur

Me rendant chez Gibert il y a quelques jours, je suis tombée sur Le Journal du séducteur, rangé dans l’espace « philosophie ». Je ne sais pas s’il aurait sa place ici ; je suis dans l’incapacité de vous présenter précisément la philosophie de Kierkegaard et de savoir si ce livre, Journal d’un Séducteur, s’inscrit dans la pensée du philosophe danois. 
J’ai été amenée à lire ce livre, par curiosité pour ce philosophe, que je souhaitais découvrir un peu plus. Il est l’auteur de « Il faut se perdre pour se retrouver » et je trouvais cette idée intéressante : les moments où tout s’effondre sont les seules occasions de se recréer. Le vide serait alors porteur. C’est peut-être d’un optimisme un peu niais, mais la phrase résonnera forcément en chacun. Qui n’a jamais eu envie de s’en aller de son lieu de vie quotidienne et de rompre tous ses liens pour se réinventer ? 

Cet article sera un peu plus long car la lecture de ce livre est rempli d’idées, que j’aimerais partager, pour vous donner envie de le lire. 


Mon édition : Folio essai



Le fond
Nous lisons le journal d’un « séducteur », Johannes, qui est à l’image d’une araignée qui fait d’un insecte son prisonnier au moyen de sa toile. Le tout est un condensé d’angoisse, de rejet et en même temps d’irrésistible fascination vers le personnage de Johannes : comment comprendre la perversité et l’amour de l’amour ? Johannes est-il amoureux ? Quel est son « but » ? Veut-il dévorer sa proie, la consumer ? 

Le bonheur serait, selon Kierkegaard, lié à une certitude stable et profonde, un apaisement ; la passion ne semble pas nous apporte pas bonheur puisqu’elle n’apaise pas Cordélia ici. Exaltation, désir, feu, rire et joie mais aussi descente, chute, désenchantement.
La passion est furieuse.
Cette montagne russe s'incarne dans le livre. 
Il se compose de deux phases.

Dans un premier temps, les lettres de Johannes, passionnées et passionnantes puisque nous, lecteurs, sommes mis dans la confidence de leur construction: nous savons qu'il écrit X dans tel but, puis qu'il termine sa lettre par sa signature reconnaissable, afin de créer Y conséquence chez Cordélia (de l’attirance, de l’inquiétude…). Tout est calculé au mm près. 

Puis, la seconde partie, terrible pour Cordélia et pour le lecteur... "N'y a-t-il donc aucun espoir?". Non, fais taire ces doutes Cordélia. Tu ne peux qu'avoir la certitude que ça ne sert à rien d’espérer l’amour pur et désintéressé de Johannes. Ne t’éver-tue pas à donner en espérant recevoir. Pourquoi ta lucidité se tait-elle?

Ce livre fait écho à un classique : Madame Bovary, de Flaubert. Bien que les narrations et intrigues soient très différentes, le parallèle se trace dans la capacité des deux protagonistes féminines à se sauver dans un monde irréel en "imaginant" et en vivotant dans un monde fanstamé. Je pense aussi à Roland Barthes dans Fragments d'un discours amoureux qui parle de la recherche frénétique de "signes" par l'amoureux, qui viendraient confirmer ou infirmer ses sentiments.

Johannes quant à lui se révèle d’une rationalité extrême. Il parvient à ses fins. Sa passion pour la poésie et pour l’amour est aussi extrêmement bien justifiée. 
Il écrit son journal. Chacun de nous, possédant un journal, sait qu’il est le lieu d’une introspection féroce, d’une livraison immense d’idées et sentiments personnels, que ces petits papiers contiennent parfois des secrets qui nous paraissent bien gardés et hors de vue, une fois la couverture cartonnée de ce cahier refermée sur elle-même.

Ce journal: pourquoi l'écrire? La méthode qu'emploie cet homme est effrayante par sa précision. Il anticipe, il calcule. Il étudie, cerne très bien ses proies. Serait-il doté de sensibilité? Sûrement. Mais pas d’empathie. Ce qui le rend paradoxal.


La forme
Honnêtement, la lecture est difficile. Pas la langue de Kierkeegard (traduction du danois par F. et O. Prior et M. H. Guignot), pas les formulations. Mais l’histoire est difficile. 
Se mélangent un format épistolaire somme toute assez classique (nous lisons les lettres que Johaness envoie et reçoit) et un format « journal de bord ». Le tout est très compréhensible, l’histoire est bien ficelée. 


Des questions soulevées ?
Ce livre nous révèle qu'il est possible qu'un Homme soit touché par la perversion et par l’absence d’empathie et de considération désintéressée pour l’Autre. Par une déformation, qui n'est pas courante et qui rend ce genre de personnages fascinants. Cette déformation n'était pas née d'un précédent malheur qui l'aurait rendu incapable d'amour, de compréhension et de don. Il n'est pas devenu méfiant, craintif, peu sûr de lui suite à des peines, des désillusions. Pas de logique rancunière chez cet homme. Au contraire. Il débordait d’énergie positive (et de considération pour lui-même), s'auto-proclamait artiste, poète et jouisseur des beautés de la vie. Son but étant de faire naître l’Amour, qu’il trouvait Beau. 

Vous ne sauriez rien de cet homme qui tourmentera une jeune fille tout le livre durant. 
D’ailleurs, la lecture commence par la trouvaille de ce journal par un homme lambda. Mais peu d’éléments de contexte : qui est cet homme, pourquoi trouve-t-il ce journal, pourquoi le lit-il ? 

Dans la suite de la narration, il n’y a rien non plus concernant  le passé de Johannes, son histoire, ses possibles malheurs, ses tâches qui noircissent l'histoire de sa vie, qui l'auraient abîmé, écorné, imperméabilisé à l'empathie. Non. Tout ce que nous savons c'est que selon ses termes, "l'oeuvre de sa vie" se résume à faire naître l'amour chez les jeunes femmes, le faire éclore, les rendre vivantes puis... les laisser et recommencer. Avec d'autres. Dans quel but? Dans un but artistique. Pour la Beauté de l’Amour naissant.

La question qui m'interpelle est: comment naît le « mal » (entendu comme perversion) chez l'homme? Puisque ne nous ne pouvons faire que des suppositions quant à son histoire, et que Kierkegaard ne nous renseigne en rien sur des motifs "explicatifs", nous sommes amenés à penser que l'origine de sa perversion est naturelle.

Kierkegaard ne dit rien directement. Toutes les significations sont donc possibles. L’auteur laisse la place à toutes les significations.

D’autres questions soulevées concernent le sentiment amoureux : comment naît le manque, l’affection, le doute? Est-ce qu’il y aurait des mécanismes automatiques, étant donné que Johaness utilise des stratagèmes pour parvenir à rendre Cordélia amoureuse? 

C'est une lecture passionnante, bien que je le répète un peu difficile. Je pense néanmoins que l'on en retire beaucoup d'enseignements ou d'éclairages.

Une étude audio sur France Culture de ce philosophe ! (2013, Les chemins de la philosophie).



Boris Chapochinkov, Composition: structures bleues.


Merci pour votre lecture !



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