ANNIE ERNAUX, LA PLACE

Annie Ernaux, La place 
1982-1983

"Des épaisseurs de silence me tombaient dessus." 

Le livre commence avec l’évocation du concours du CAPES, qu’Annie Ernaux a passé à Lyon. 

Sur les pentes de la Croix-Rousse, Lyon.


Puis très vite, elle parle du décès de son père qui survient deux mois après. Et c’est là que l’on touche au sujet principal de cet ouvrage.

Le fond
Annie Ernaux commence alors le récit de sa mort et de son enterrement, puis de sa vie, en commençant par sa jeunesse. Dans cet ordre-là : la mort -  retour sur la jeunesse -  retour sur la vie - puis de nouveau, la mort.

C’est un récit qui est comme une biographie de son père. Et qui se clôt par la phrase « J’ai fini de mettre au jour l’héritage que j’ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j’y suis entrée ». L’héritage : sa vie avant d’être étudiante puis professeure en lettres modernes, les relations avec ses parents lorsqu’elle était enfant, les endroits où ils ont habité ensemble, les métiers que son père et sa mère ont occupés. 
  
On a parfois des détails qui peuvent paraître anodins, voire triviaux, comme le fait qu’il ait déjeuné pendant longtemps de la soupe le matin, puis qu’il s’est mis au café au lait, forcé par les tendances de son temps… Néanmoins, je trouve que ce genre de détails rend l’oeuvre vivante et humaine. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un souvenir détaillé et précis qu’il est « excluant » : le lecteur peut se retrouver dans des souvenirs d’un même genre (qui n’a pas observé un proche, un parent et ses habitudes ? C’est ce qui le rend touchant).

Le récit prend une tournure un peu différente lorsqu’Annie Ernaux évoque la photo qu’a prise son père d’elle, à 16 ans. Dès lors, il s’agit davantage d’une « introspection »: l’auteure raconte son rapport et sa vision de ses parents, plus que les simples faits dont elle était témoin. Elle s’émancipe d’eux, de leur influence, elle part étudier alors qu’à 17 ans, toutes les jeunes filles de son âge et de son « milieu » travaillaient déjà.

Et surtout, du décalage qui va se créer entre son monde, « intellectuel et bourgeois » (auquel elle aura accès par ses études, son métier) et le monde de ses parents, qu’elle qualifie de « simple », où les « conversations spirituelles » se font absentes. Détail marquant (et violent) : elle signale que même son mari, rencontré à la faculté, ne viendra pas rendre visite à ses parents, avec elle… Car provenant d’un milieu plus aisé. Il fait apparition lors du décès et de l’enterrement ; mais s’en va vite. Nous se savons pas vraiment s’il est affairé et qu’il ne peut rester faute de temps ou si c’est réellement l’envie qui lui manque. Manque d’envie né du décalage. 

La forme
Des faits et des ressentis. Solennellement racontés. La narration est rythmée par la description de photos de son père : à 40 ans, à 50 ans… Les photos symbolisent en quelque sorte les états d’esprit des différentes époques, les lieux où la famille a habité, les occupations des parents. 


Des idées ?
Annie Ernaux a une sorte d’obsession (née de la honte?) avec le statut social et les violences symboliques qui en découlent. Dans sa famille, objets matériels comptaient et il n’avait pas de place pour la maladresse, susceptible de déchirer un habit, de casser une décoration, de salir un mur. (« Sacralisation obligée des choses », p. 58). 

Le regard de l’Autre, le jugement et le mépris sont des notions très présentes dans l’oeuvre.
Il y a aussi toute une réflexion sur le langage et son usage : les mots peuvent dénoter de l’origine sociale d’une personne ; Annie Ernaux raconte qu’elle s’est même parfois révolté contre ses parents qui parlaient « mal » et qui ne lui donnaient pas de bons modèles… Elle se faisait constamment reprendre par sa maitresse à l’école à propos de ses expressions verbales. 

J’ai ressenti une forme de malaise à la lecture de ces passages, bien qu’ils soient bien écrits, bien ficelés, que l’écriture soit simple (et quelle difficulté de parvenir à écrire simplement!). Néanmoins, l’idée qu’une incompréhension existe obligatoirement entre des personnes de milieux sociaux différents me dérange… Qu’il existe des habitus différents et que ces différences soient visibles oui. Qu’elles empêchent toute communication (comme le mari d’Annie Ernaux qui ne prend plus la peine de visiter ses beaux-parents), je me pose la question. 

Les critiques quant à ce livre sont mitigées : certains ressentent de la colère face au récit d'Annie Ernaux, de l'injustice d'autres sont ravis par le ton d'Annie Ernaux, sans que le propos de fond viennent entâcher ce ressenti. 
Doit-on lier mode de vie paysan/ouvrier à de la "simplicité" et en l'opposant systématiquement à un monde "bourgeois" nécessairement cultivé (le monde bourgeois est-il forcément cultivé et de quelle "culture" parle-t-on? Celle qui est valorisée socialement...). Forcément, cette opposition si franche peut être nuancée (et l'a été par bon nombre de lecteurs). Par moments, je me suis demandée si Annie Ernaux accréditait la culture "bourgeoise" comme culture de référence, sans questionner l'origine de cette norme, sans se battre contre, sans valoriser ses parents, sans chercher du "bon" dans leur éducation, dans leur façon de vivre : un héritage qu'elle n'aurait quitté qu'en partie ? Elle dit avoir "du" déposer cet héritage à l'entrée du monde "cultivé" qu'elle intégrait : "ce devoir" l'a-t-elle fait consciemment, était-ce une obligation (et si oui, de qui/quoi émanait-elle) ? 

"La place" : quelle est la bonne place, toutes les places sont-elles accesibles à tous, LA car il n'en existe qu'une, à jamais et pour toujours, peut-on avoir une once de liberté dans la détermination de sa propre place ?
Ce sont les questions soulevées par ce livre, qui font encore débat. 

Second axe intéressant : je suis toujours surprise par le ton introspectif qu’elle adopte parfois et ses observations sur sa façon d’écrire. Je tâcherai d’écrire un article sur Mémoire de fille, le premier livre que j’ai lu et qui contient toute une partie sur les difficultés à relater des faits, à écrire. Je vous laisse un extrait : 

J’écris lentement. En m’efforçant de révéler la trame significative d’une vie dans un ensemble de faits et de choix, j’ai l’impression de perdre au fur et à mesure la figure particulière de mon père. L’épure t'en à prendre toute la place, l’idée à courir toute seule. Si au contraire je laisse glisser les images du souvenir, je le revois tel qu’il était, son rire, sa démarche, il me conduit par la main à la foire et les manèges me terrifient, tous les signes d’une condition partagée avec d’autres me deviennent indifférents. A chaque fois, je m’arrache du piège de l’individuel. Naturellement, aucun bonheur d’écrire , dans cette entreprise où je me tiens au plus près des mots et des phrases  entendues, les soulignant parfois par des italiques. Non pour indiquer un double sens au lecteur et lui offrir le plaisir d’une complicité, que je refuse sous toutes ses formes, nostalgie, pathétique ou dérision. Simplement parce que ces mots et ses phrases disent les limites et la couleur du monde où vécut mon père, où j’ai vécu aussi. Et l’on n’y prenait jamais un mot pour un autre. 
Mon édition: folio, 2009.


Merci pour votre lecture et n’hésitez pas à donner votre avis sur l’oeuvre d’Annie Ernaux. Prochainement, un article sur « Mémoire de fille » (2016). 

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