Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux


Fragments d'un discours amoureux, 
1977 (et sera toujours actuel...)

 "Je rencontre dans ma vie des millions de corps ; de ces millions je puis en désirer des centaines ; mais, de ces centaines, je n’en aime qu’un. L’autre dont je suis amoureux me désigne la spécialité de mon désir."


Un retentissement ; quel est ce génie qui dépeint avec une telle lucidité ce que l’être humain ressent dans ce qu’il y a de plus innommable ?
L’obscurité est toujours sous la lampe et lui, Barthes, n’est même pas cette lampe qui éclaire, il est le malin qui vient se faufiler en son creux pour dire le noir jusqu’alors impensé, non-révélé, même par les plus grands explorateurs, tels que Kundera.
Kundera était jusqu’alors pour moi dans le summum du génie dans la description de ce qui ne peut se dire avec simplicité, de ce qui ne peut s’observer qu’à travers le prisme de notre histoire personnelle (notre petit être construit) et qui ne peut se révéler à nous objectivement… que beaucoup trop tard et beaucoup trop loin.  Je le trouvais déjà très haut, planant, surplombant toutes nos réflexions à nous. Sa langue simple, ses phrases courtes, parfois acerbes étaient des flèches, des vérités qui se plantaient sur des ressentis. Impossible de ne pas s’identifier à ses paroles, impossible de ne pas remarquer sa facilité déconcertante à nous parler, à nous. Et à nous faire sentir notre humanité, dans ce qu’il y a de plus beau et de plus abject parfois.  
Là, avec Barthes, les phrases ne sont plus simples, elles sont poétiques, parfois métaphoriques, parfois scientifiques (il recense toutes ses références philosophiques et littéraires à côté de sa parole), longues. La forme est celle de l’Encyclopédie : il dénombre des « tableaux » sur ce que pense et ressent l’Amoureux dans un ordre alphabétique. Ce sont des tableaux qu’il dit imparfaits et qui ne se révèlent pas dans un ordre précis, qui surgissent ou ne surviennent pas, mais qui ont existé.

Je ne voudrais pas vous dire quels sont ces tableaux abordés car je voudrais vous laisser ressentir à chaque nouveau chapitre le retentissement. 

« C’est vrai que ça existe. C’est vrai que ça existe comme ça. ».

Mon édition : Le Seuil, 23,30 euros


Je me suis demandée à quel point étaient-elles universelles, ces observations. J’ai fait lire des extraits à des proches qui y voyaient beaucoup de justesse, qui s'y reconnaissaient. Qui pouvaient aussi nuancer. Je pense que c’est tout l’objet de cette œuvre. Ce sont des tableaux qui nous touchent plus ou moins (mais qui touchent quand même). Ce sont de questions, des portes ouvertes vers un apprentissage sur soi.

Ce livre vous parlera forcément. Sans avoir ressenti de l’amour amoureux, il est possible de se reconnaître dans l’attente, dans la lettre d’amour, dans le pourquoi, dans le corps, dans la rencontre, dans le tout, dans le rien, dans l’absurdité, dans la sujétion. Oops, des thèmes dévoilés.
Difficile de ne pas se sentir petit devant un tel ouvrage. Difficile de le raconter. J’en laisse quelques extraits. Qui ne sont pas choisis au hasard. Je ne sais pas s’ils vous parleront. Mais j’ose espérer que oui.


Extraits

Affirmation. L’Intraitable.
En dépit des difficultés de mon historie, en dépit des malaises, des doutes, des désespoirs, en dépit des envies d’en sortir, je n’arrête pas d’affirmer en moi-même l’amour comme une valeur. tous les arguments que les systèmes les plus divers emploient pour démystifier, limiter, effacer, bref déprécier l’amour, je les écoute, mais je m’obstine: « Je sais bien, mais quand même… ». Je renvoie les dévaluations de l’amour à une sorte de morale obscurantiste, à un réalisme-farce, contre lesquels je dresse le réel de la valeur : j’oppose à tout « ce qui ne va pas » dans l’amour, l’affirmation de ce qui vaut en lui. Cet entêtement, c’est la protestation d’amour: sous le concert des « bonnes raisons » d’aimer autrement, d’aimer mieux, d’aimer sans être amoureux etc., une voix têtue se fait entendre qui dure un peu plus longtemps: voix de l’Intraitable amoureux.
Le monde soumet toute entreprise à une alternative; celle de la réussite ou de l’échec, de la victoire ou de la défaite. Je proteste d’une autre logique: je suis à la fois et contradictoirement heureux et malheureux: « réussir » ou « échouer » n’ont pour moi que des sens contingents, passagers (ce qui n’empêche pas mes peines et mes désirs d’être violents) (…). Affronté à l’aventure (ce qui m’advient), je n’en sors ni vainqueur ni vaincu: je suis tragique. 
Ce que l’amour dénude en moi, c’est l’énergie. Tout ce que je fais a un sens (je puis donc vivre, sans geindre), mais ce sens est une finalité insaisissable : il n’est que le sens de ma force. 

Atopos. 
(Qualification donnée à Socrate par ses interlocuteurs. Inclassable, d’une originalité sans cesse imprévue). 
L’atopie de l’autre, je la surprend sur son visage, à chaque fois que j’y lis son innocence, sa grande innocence : il ne sait rien du mal qu’il me fait - ou, pour le dire avec moins d’emphase, du mal qui me donne 
Face à l’originalité brillante de l’autre, je ne me sens jamais atopos, mais plutôt classé (comme un dossier trop connu). Parfois, cependant, je parviens à suspendre le jeu des images inégales (« Que ne puis-je être aussi original, aussi fort que l’autre! ») ; je devine que le vrai lieu de l’originalité n’est ni l’autre ni moi, mais notre relation elle-même. C’est l’originalité de la relation qu’il faut conquérir. La plupart des blessures me viennent du stéréotype : je suis contraint de me faire amoureux, comme tout le monde ; d’être jaloux, délaissé, frustré, comme tout le monde. Mais, lorsque la relation est originale, le stéréotype est ébranlé, dépassé, évacué, et la jalousie, par exemple, n’a plus de place dans ce rapport sans lieu, sans topos, sans « topo » - sans discours.

Attente.
J’attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung (Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt; moi, je n’attends qu’un coup de téléphone, mais c’est la même angoisse. Tout est solennel: je n’ai pas le sens des proportions

Ecrire. Inexprimable amour.
Mes envies d’expression oscillent entre le haïku très mat, résumant une énorme situation, et un grand charroi de banalités. Je suis à la fois trop grand et trop faible pour l’écriture : je suis à côté d’elle, qui est toujours serrée, violente, indifférente au moi enfantin qui la sollicite. L’amour a certes partie liée avec mon langage (qui l’entretient), mais il ne peut se loger dans mon écriture.
Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écrite ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas - c’est le commencement de l’écriture. 

Signes. L’incertitude des signes.
Je cherche des signes, mais de quoi? Quel est l’objet de ma lecture ? Est-ce : suis-je aimé (ne le suis-je plus, le suis-je encore)? Est-ce mon avenir que j’essaye de lire, déchiffrant dans ce qui est inscrit l’annonce de ce qui va m’arriver, selon un procédé qui tiendrait à la fois de la paléographie et de la mantique? N’est-ce pas plutôt, tout compte fait, que je vais rester suspendu à cette question, dont je demande au visage de l’autre, inlassablement, la réponse : qu’est-ce que je vaux?




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