AGOTA KRISTOF, Le Grand Cahier

Le Grand Cahier
Agota Kristof
Publié en 1986 


Mon édition : 


Premier tome d'une saga de trois romans (la "Trilogie des jumeaux"). Sans avoir lu les deux suivants (La Preuve puis Le troisième mensonge), je me permets de vous parler de ce premier tome car je l'ai trouvé extrêmement marquant et très particulier. 
J'ai à plusieurs reprises voulu refermer le livre, tant j'étais stupéfiée et "horrifiée" devant tant de misère. 
Agota Kristof est une écrivaine suisse mais hongroise de naissance, née en 1935. Elle quitte la Hongrie en 1956 suite à l'écrasement de la Révolution des Conseils des ouvriers par l'armée soviétique.
Le fond
Deux jumeaux sont placés par leur mère chez leur Grand-Mère, pour échapper à la guerre qui fait rage dans la Grande Ville d'où ils viennent. La Grand-Mère est dure et ne tient pas à les éduquer. Le ton est annoncé dès le début : il faut travailler pour être nourri. Les jumeaux sont astreints à un rythme de vie dur.
Toutefois, ces derniers vont s'en accomoder et s'astreindre à des "exercices" encore plus hardus, pour s'endurcir : ne pas manger pendant trois jours (en des temps de famine...), rester sans bouger pendant des heures, se fouetter, se frapper...

Ils vont faire la rencontre de plusieurs villageois, tous un peu spéciaux à leur façon... Leurs échanges seront particuliers : entre fascination et rejet, les jumeaux ne laissent pas indifférents. 

Plus ils vieillissent, plus la perversité se fait présente dans l'ouvrage. Malins, les jumeaux tâchent de parvenir à leurs fins (dont on questionne le sens...) et sèment une certaine terreur, jouant de leur charme, de leur particularité, de leur force (décuplée, car ils sont deux). 

La forme
De très courts chapitres. Les plus longs doivent faire 3 pages. Je trouve ce format très agréable car il permet de rompre la lecture à tout moment et de la reprendre sans perdre "le fil" directeur.  
 Nous lisons leur "journal", qu'ils appellent le Grand Cahier. Les deux jumeaux s'astreignent à des exercices d'écriture, puisqu'ils ne vont pas à l'école. Ils se donnent des "compositions" à écrire Le ton se veut objectif et descriptif. Une retranscription de leurs observations journalières, de leurs expériences :
"Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s'en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c'est-à-dire à la description fidèle des faits."
Les jumeaux parlent comme des enfants. Ils font toujours référence à "La Grande Ville" (là où ils habitaient avant d'être chez leur Grand-Mère); ils écrivent sur un Grand Cahier...
Aussi, ils ne nomment personne par un prénom. Les gens et les choses sont appelés par des noms communs auxquels ils mettent des majuscules. Détail: nous ne connaissons pas leurs prénoms respectifs.
Pourtant, leurs réflexions sont très matures et ne sont pas marqués par une quelconque naïveté...

Le curé "C'est monstrueux. Savez-vous seulement ce que vous êtes en train de faire?
- Oui, monsieur. Du chantage.
- A votre âge... C'est déplorable.
- Oui, il est déplorable que nous soyons obligés d'en arriver là. Mais Bec-de-Lièvre et sa mère ont absolument besoin d'argent."




Peu à peu, j'ai réalisé que les deux jumeaux s'exprimaient en disant "nous". Tout le temps. Pour parler de leurs "émotions", pour exposer leurs pensées et avis... Une seule et même personne, un seul et même cerveau. Ils se pensent ensemble

Des questions?
La gémellité impressionne: les réactions que déclenchent les deux jeunes jumeaux ne sont jamais neutres. Soit ils sont adorés et perçus comme des anges (par la servante de la cure, par un officier étranger... notamment) soit ils effraient (comme pour les autres enfants de leur âge, ...sauf Bec-de-Lièvre).

La misère est très présente. La misère économique mais aussi sentimentale, affective. Peu de sentiments, peu d'amour. Le récit est objectif, dénué d'avis ou de jugement de valeur, d'émois. 
Bec-de-Lièvre semble ne pas recevoir d'affection (et va même jusqu'à s'en procurer avec des animaux - il y un passage sur la zoophilie qui est très "remuant".). Bec-de-Lièvre m'a fait penser à Fantine, dans les Misérables (Victor Hugo). 
Il n'existe de tendresse qu'entre la mère des jumeaux et ces derniers  mais elle n'est pas tangible : leur mère est restée dans la Grande Ville et pendant longtemps, ses courriers sont bloqués par la Grand-Mère chez qui les jumeaux résident et qui déteste sa fille...

La guerre est évoquée. La mort se banalise dans certains passages, le soldat étranger en permission qui rend parfois visite aux jumeaux est obligé de se "déconnecter" pour ne pas se questionner sur le sens de son action. La guerre justifie la violence, un état de conflit interétatique justifie la violence et l'extermination... Banalisation du mal.
- Il y a des gens qui meurent de faim.
- Et alors ? Pas penser à ça. Beaucoup de gens mourir de faim ou d'autre chose.

Se faire "mal" pour supporter le mal ambiant. Les jumeaux s’exercent à tout (et surtout à des exercices qui ressemblent à de la torture...). Leur motivation est de ne plus rien ressentir, ne plus percevoir et d'habituer leur corps à la douleur et à la difficulté pour les neutraliser. Pour devenir invincibles, pour ne plus être soumis à une douleur qui serait provoquée par un autre. 
Ils s'endurcissent.
L'horreur s'inscrit dans l'horreur. 
Ce romain pose la question de la pertinence de faire le "pire"pour supporter le mal.
La guerre fait-elle perdre toute notion d'empathie, d'honnêteté, de bienveillance ? Le quotidien est fait de bombes, de famine, de restrictions... et les deux jumeaux en rajoutent. Toute morale est anéantie. Le mal et le bien n'existent plus en tant que valeurs absolues mais sont abordés d'un point de vue très utilitariste
Ils rejettent aussi toute injonction religieuse et les tournent en ridicule. 

J'ai été dérangée.
Mais j'ai adoré ce livre.
J'ai adoré le contraste entre l'écriture, simple et fluide et la teneur des propos, relevant de l'immonde.
J'ai adoré la description des dégâts de la guerre (une réalité à ne pas oublier...), j'ai adoré la description du vice et la sensation de gêne intense ressentie à certains passages. De par l'envie dévorante qu'il donne de continuer, malgré tout.
Que des mots soient capables de telles émotions m'impressionne toujours et je ne peux qu'applaudir le talent de l'auteure.

Je continuerai la trilogie, car le premier tome se termine en appelant une suite!

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