MARCEL PROUST, JOURNEES DE LECTURE

Journées de lecture,
Marcel Proust 
(1871-1922)


Journées de lecture, lu dans une gare (Gare de Lyon) et dans le TVG 8972.

WOW
Ce livre est une véritable mise en abîme de notre situation, tenant Journées de lecture dans les mains: nous nous lisons et nous lisons les rapports que nous entretenons avec cet objet, qu'est le livre. Bien plus qu'un objet, il deviendrait presqu'un ami selon Proust, qui vient questionner notre rapport à la lecture et au temps dans ce petit ouvrage, rédigé avant la Recherche...
J'ai a-do-ré la plupart de tous les passages (petite critique émise à la fin de l'article), je ne peux que recommander ce livre à tous les lecteurs amateurs, qui se retrouveront dans tout...

La forme 
C’est un petit livre très intéressant (et très poétique) sur notre rapport à la lecture (sur celui de Marcel Proust, dans un premier temps, mais dont le propos peut s’étendre à tout lecteur).

Proust décrit avec précision et dans sa langue si particulière (longue, qui court, comme voulant s’approcher de la Vérité) les états que procurent la lecture d’un livre : tout lecteur pourrait s’y retrouver. Il parle de « lui », la forme se rapprochant d’une autobiographie (malgré le "nous" ou le ton parfois impersonnel) et les moments pendant lesquels la lecture lui a été particulièrement agréable ou marquante.

Peut à peu, il réalise qu’il ne parle pas des livres lus (de ce qu'ils contiennent), mais des moments pendant lesquels il a lu. 

Il présente ensuite des « idées » sur ce qu’est la lecture, par exemple avec la thèse de Ruskin (1864) et les mots de Descartes « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été auteurs ». Il retourne 






Le fond

Proust fait état de la délectation procurée par la lecture, par la solitude et le silence qu’elle requiert, par le semblant de proximité que le lecteur ressent envers les personnages, pris dans les mots de l'auteur qui devient presqu'un ami, par la sensation de langueur que nous laisse la fermeture d’un livre.

La première partie du livre est très sensuelle et je vous invite à la lire.

« (…) chaque bruit ne sert qu’à faire apparaître le silence en le déplaçant. »

« Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s’arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. »

« Alors quoi ? ce livre n’était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu’aux gens de la vie, n’osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l’air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d’eux. » 

« On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c’était impossible, avoir d’autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l’amour qu’ils nous avaient inspiré et dont l’objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu’un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l’apprenaient au besoin d’une phrase dédaigneuse, n’était nullement, comme nous l’avions cru, de contenir l’univers et la destinée, mais d’occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal de modes illustré et de La Géographie d’Eure-et-Loire. »

"Ce qu’elles (les lectures) nous laissent surtout en nous, c’est l’image des lieux et des jours où nous les avons faites. Je n’ai pas échappé à leur sortilège : voulant parler d’elles, j’ai parlé de tout autre chose que des livres parce que c’est pas d’eux qu’elles m’ont parlé."

Proust souligne le fait que ce qui nous marque dans les livres réside aussi dans le contexte de lecture. Nous ne nous souvenons pas toujours de l’intrigue précisément et du nom de tous les personnages (sauf si multiples relectures), mais nous nous souvenons du moment et de l’effet procuré. Etait-ce dans un train, était-ce dans un jardin, était-ce le soir, tard, était-ce tôt le matin? Que vivions-nous à ce moment, quelles étaient nos préoccupations quotidiennes, quels étaient les états de nos relations ou de nos projets ? Nous nous souvenons du livre, en l’inscrivant un espace temporel qui peut être encore plus marquant que l’histoire même. 
Des liens se tissent entre histoire fictionnelle et histoire personnelle.

Ces liens sont au coeur de ce que peut nous apporter la lecture. 
Proust se questionne sur l’importance des récits lus dans notre vie : il reconnaît que les livres sont généralement des sources de savoirs importants, mais pour lui, les livres ne devraient pas avoir un rôle prépondérant dans nos apprentissages… Et surtout, ils ne devraient pas être la seule source de notre connaissance - autrement dit, le lecteur ne doit pas prendre au pied de la lettre ce qui est écrit. Un livre n’est pas une conclusion et ne répond pas. Par conséquence, le lecteur a un rôle actif important dans la lecture ; finalement, c’est lui qui place du Sens sur les mots écrits par l’auteur (grâce au contexte de lecture : des idées vont résonner en lui et sa réflexion va alors démarrer, sur la base des parallèles entre ce qu’il lit et vit à côté).  Le livre éveille, grâce aux liens entre histoire fictionnelle et histoire personnelle mais aucune vérité ne réside dans le livre et le lecteur sera forcément déçu s’il y cherche des « réponses ». Il ne faut pas attendre une vérité « comme un miel tout préparé ». 

« J’aurais voulu qu’il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, d’Euripide, de Silvio Pellico que j’avais lu pendant un mois de mars très froid (…). J’aurais voulu surtout qu’il me dît si j’avais plus de chance d’arriver à la vérité en redoublant ou non ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de cassation. »

« Nous ne pouvons recevoir la vérité de personne (…) nous devons la créer nous-mêmes (…). »

Le terme de la sagesse de l’auteur est le commencement de la sagesse du lecteur. Le livre est une porte ouverte, une base pour la réflexion. 

« La lecture est au sein de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas. »

« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. ».

D’ailleurs, Proust rappelle qu’il existe parfois un biais, crée par les « attentes » que peut avoir un lecteur : il y verra forcément les réponses qu’il attend, comme un histoire va rechercher dans des archives des éléments accréditant une thèse qu’il aura pré-pensée. 

Finalement, la lecture serait un rapport d’amitié « pure » et par « pure », Proust explique que le lecteur peut être lui-même, franc : si un livre nous ennuie, nous pouvons le reposer immédiatement, nous ne sommes pas impressionnés par la célébrité de l’auteur,… l’objet nous appartient et nous sommes libres. 
Le dialogue avec les mots de l’auteur se fait ou se défait et « avec les livres, pas d’amabilité. ». 

« Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. »

Bon, certains passages sur les « lettrés » m’ont un peu dérangée, surtout lorsque l’on sait que Marcel Proust n’a pas vraiment été pressé par les urgences de la vie et qu’il a pu se consacrer à la lecture. Ce n’est pas le cas de tout le monde ; les loisirs ne sont pas toujours accessibles à tous et la lecture peut ne pas être une « priorité » si loisirs il y a (et cela ne donne en rien matière à parler de « paresse » pour une personne qui ne lit jamais). 

Le livre se termine sur les livres « anciens » et leur langue si particulière, miroir d’une époque. Proust y semble assez sensible.






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