EDOUARD LOUIS, Qui a tué mon père

Qui a tué mon père
Edouard Louis
mai 2018



Un livre qui fait beaucoup de parler de lui. J’ai vu beaucoup de critiques allant du « il est essentiel » à « je l’ai trouvé beaucoup trop politique, ce n’était pas nécessaire, décevant ».
Par « politique », j’ai compris, une fois le livre terminé, « accusateur ». Effectivement, Edouard Louis ne dénonce pas seulement la « politique » actuelle, il accuse, il cite des noms, il parle de mesures politiques, de lois effectives, d’une actualité brûlante et responsabilise plusieurs « grands » pour la mort de son père.

Son père n’est pas mort physiquement. Mais son père végète. Il a été blessé lourdement, après un accident du travail. 

Avant ça, il s’est battu pour exister socialement, pour vivre une jeunesse auquel il n’avait pas droit (pas les moyens). Il n’y est parvenu et après l’accident, il est détruit, effacé. Espoirs déçus. Comme s’il avait « une » place, en bas de l’échelle sociale, et qu’il lui était impossible de la contourner, de la surpasser. Pas par faute d’envie, par manque de volonté. Mais par manque de moyens. Je ne sais même pas s’il est judicieux de parler de « chance ». Edouard Louis ne laisse pas la place à la chance. Les moyens offerts par l’Etat, les moyens disponibles, les échappatoires, les possibles appels d’air, les ouvertures. Pas la « chance ».
Cet homme n’a ni voix ni poids politique. Obligé de voir son quotidien dicté par des personnes qui ne le partagent pas. Il semble subir les décisions qui sont prises au-dessus de lui, dans un monde éthéré, loin de ses considérations matérielles, loin de son ennui, loin de sa fatigue.


Le fond
Je ne peux et ne veux trop en dire.
Je dirais que le « fond » du livre se résume par les phrases suivantes, en début :
« Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une morte prématurée. Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou des transgenres, la domination de classe, tous les phénomènes d’oppression sociale et politique. ».

La forme
Dans la première partie de l’ouvrage, Edouard Louis relate ses souvenirs. Il tâche de faire une biographie de son papa, en partant de moments dont il a gardé mémoire. Certains sont très étayés, d’autres sont flous (et il l’admet), plus courts. Parfois ce ne sont que des phrases entendues et reçues par l’enfant qu’il était avec intensité. Révélateur de ce qui a pu le marquer. La plupart des souvenirs sont racontés avec violence, verve et franchise si bien que le lecteur est touché, rentre dans la scène, incarne le protagoniste, ressent la honte, la peur, la haine, la tristesse infinie.
Parfois des souvenirs d’éclats de rire et de franche rigolade avec son père. Mais la plupart des souvenirs révèlent leurs grands différends. Révèlent aussi que ce papa a essayé de comprendre son fils mais que le plus souvent, sa colère éclatait, ses frustrations se manifestaient et se répercutaient sur la famille. 

Deuxième partie focalisée sur un souvenir particulièrement vivace, détaillé, où Edouard Louis adopte un ton très introspectif. Le souvenir commence par 
« Je n’étais pas innocent ».
Je vous laisse le découvrir. Je trouve que le livre vaut le coup d’être lu pour cette petite partie, d’une dizaine de pages. Intense et difficile. Révélatrice de beaucoup de maux.

La troisième partie de l’ouvrage est différente. Bien ancré dans le présent et bien conscient des logiques qui sous-tendent nos politiques actuelles, Edouard Louis va trouver les raisons de la « mort » de son père et en pointer les responsables. Il va trouver aussi les raisons de l’incompréhension qui régnait entre lui, enfant et son père. Des petits paragraphes courts et percutants. 
Oui l’ouvrage est politique, l’ouvrage est critique. 
Mais le ton est juste, le propos est démontré
Difficile de ne pas se mettre au diapason avec Edouard Louis.

Les relations avec son père ont repris. Je me trompe peut-être, mais il me semble qu’Edouard Louis a participé à la sensibilisation de son père aux enjeux politiques (par ses deux précédents ouvrages, En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence et par son engagement personnel) et qu’il aspire à réveiller d’autres consciences, pareillement, grâce à ce livre. Je trouve que l’ambition est louable, si elle est réelle. Le ton est plus « doux » dans cette partie, lorsqu’Edouard Louis évoque les idées politiques de son père et surtout, ses encouragements à continuer ses combats. Reconnaissance. Enfin.  

Intéressant de noter qu’Edouard Louis ne pose pas de question dans son titre. Il affirme. Il ne laisse aucun place au doute. 

Détail, qui je trouve à une importance : les paragraphes sont datés, ce qui donne une temporalité dynamique à l’ensemble de l’oeuvre. Une impression de rapidité. Comme si le temps s’écoulait vite, qu’il était compté. Que le temps du « réveil » n’attendait pas en face de mesures politiques successives et rapprochées.

Des questions soulevées ?

J’ai vraiment apprécié le ton introspectif tout au long du livre. 

Edouard Louis pose parfois de questions, qui résonnent chez le lecteur. Après avoir parlé de J. Chirac ou de X. Bertrand, il se demande 

Pourquoi est-ce qu’on ne dit jamais ces noms dans une biographie?

... comme si la politique n’avait impact sur nous, notre petit moi. Edouard Louis affirme et revendique le contraire. Notre personne est structurée par les lois, les décisions politiques. C’est un point de vue assez « holiste » (qui est l’inverse de l’individualisme, où l’individu se construit seul et influe sur la structure. Selon la pensée holiste, c’est la structure globale qui influence l’individu.) : quelque chose de plus grand, qui nous dépasse et dont on ne saisit pas tous les tenants et aboutissants…nous contraint énormément. 

Ce livre, comme La Place d’Annie Ernaux, soulève la question du déterminisme social… D’un point de vue empirique, concret, tangible : il s’agit d’une biographie. Mes réflexions personnelles quant à ce sujet ne sont pas fixées, mais en construction. 

Pour conclure, en quelques mots : c’est un récit politique, mais touchant, humain.
Je vous invite à vous y plonger, c’est une claque. Explicite, claire (pas une claque comme le conte d’Anne Serre, Petite table, sois mise!)... Un cri qui appelle à plus de justice ?


Commentaires

Articles les plus consultés