ANNE SERRE, PETITE TABLE, SOIS MISE !

Petite table, sois mise!
Anne Serre
2012

Mon édition: Verdier


Quel choc! 

Je ne connaissais pas Anne Serre et ce livre m'a été conseillé par mon libraire lyonnais préféré "tu verras, c'est complètement fou, et en même temps c'est très profond". Une cinquantaine de page, une couverture jaune (mais sobre), un titre qui interroge "Petite table, sois mise!". D'accord.


Difficile de "ressortir" facilement de ce livre.
Impossible de ne pas se poser mille  "pourquoi".


Le fond
Dès les premières lignes, le ton est guilleret, enjoué. La narratrice est une petite fille et elle relate des faits à propos de son père, puis de sa mère.

Le propos est quelque peu spécial (elle nous parle de l'exhibitionnisme de sa mère par exemple), mais il prend une tournure beaucoup plus étonnante lors que, à la troisième page, nous lisons "Ils faisaient avec nous des choses qu'il était absolument interdit de faire".
Le ton reste guilleret, mais les propos deviennent beaucoup plus crus et confirment que la famille pratique ce qui est le tabou de nos sociétés selon Emile Durkheim : l'inceste.
La lecture n'est pas du tout érotique (d'ailleurs Anne Serre s'en défend dans plusieurs interwiews! Je vous invite à l'écouter ici). 
J'ai personnellement ressenti beaucoup d'étonnement mais l'écriture est si douce et si heureuse qu'il est difficile de se dire "gêné" par quelque chose qui semble ravir la narratrice et sa famille. Elle décrit le cocon familial comme très rassurant, comme source de beaucoup d'épanouissement. Elle explique aussi qu'elle a de bonnes notes à l'école et qu'elle a des amis et qu'importe son éducation. J'avais envie de continuer ma lecture pour découvrir la profondeur dont me parlait mon libraire.

Je ne dévoile pas tout, car il est important que vous puissiez découvrir toutes les aventures de cette famille. Le livre est court, je ne peux donc pas tout évoquer ici... 


La narratrice a néanmoins conscience de l'interdit de ces pratiques et de la particularité de sa famille. Une assistante sociale vient les visiter et tout doit paraître alors très "normal": toute la maison est rangée, la mère est vêtue, la narratrice et ses deux soeurs étudient sagement à leur bureau. Stratégie qui fonctionne, l'assistante sociale repart alors déconcertée et ne revient pas.



Je vous présente ici la première partie du livre. Comme l'assistante sociale, j'ai été décontenancée par le ton mais j'ai voulu connaître la "profondeur" dont me parlait mon libraire et donner un sens à ce récit. J'ai donc continué la lecture.

Les parties suivantes contrastent.

Déjà parce que le ton est beaucoup plus neutre. La narratrice explique qu'elle a quitté la maison à 15 ans. De là, a commencé une période d'errance où elle ne semble plus incarner son corps. Elle a vagabondé, rencontré des personnes plus ou moins marquantes et fait état d'un état de solitude malgré tout. Tout semble flou, comme si la narratrice était amnésique des petites choses qu'elle avait vécu au quotidien. Elle est aussi devenue mythomane (et en a conscience) et s'invente des noms, des vies, des personnalités. Elle n'a plus vraiment d'identité.
Nous ne savons plus grand-chose des liens qu'elle entretient avec sa famille. Nous apprenons très succinctement que ses parents décèdent. La narratrice ne s'épanche absolument pas sur ses ressentis. Elle "zappe".


Elle revient visiter son ancienne maison de famille, qui a été vendue après la mort de ses parents. Puis rend visite à une de ses soeurs.

La table de la cuisine est un lieu de mémoire important. Je vous laisserai découvrir pourquoi.

La forme
Un format très court : 50 pages, mais violent et condensé. 

Les tons qu'adoptent la narratrice sont différents selon qu'elle évoque son enfance et son présent. La neutralité adoptée lors des deux dernières parties est étrange : est-ce que la narratrice est heureuse ? 
Je me suis demandée si le ton enjoué de la première partie s'expliquait par la volontée de la narratrice de nous convaincre "Si, j'ai vraiment été heureuse même si cela était bizarre". De se convaincre aussi un peu peut-être ?
Je me suis demandée si le ton neutre, voire non-chalant, adopté dans les deux parties suivantes était révélateur de la prise de conscience de la narratrice des conséquences de son éducation sur son présent (elle se retrouve seule, a du mal à s'approprier son corps d'adulte, ment beaucoup...). Mais tout ceci est bien "personnel" : finalement, j'essaie de trouver du "bizarre", parce que l'inceste me semble bizarre, m'est étrangère, est taboue dans mon petit monde. J'interprète

Il est difficile de ressortir "indemne" de cette lecture, de ne pas être plongé.e dans des réflexions... 
Est-ce bien un conte, c'est-à-dire, une histoire imaginaire dont on perçoit une grande "morale" ? Le mystère en tout cas est bien présent. 

Des questions soulevées ?

Il y en a beaucoup et j'en ai élucidé très peu.
Je crois que c'est un livre qui parle du souvenir. C'est un souvenir qui nous est raconté, jusqu'au moment où la narratrice retrouve une de ses deux soeurs après une longue période. Entre elles, pas un mot de leur enfance. Pourquoi ? Impossibilité d'évoquer ce souvenir, pourtant commun et source de joie. Est-ce par peur de parler de la mort des parents, qui a suivi ? Peut-être. Néanmoins, ce passage était touchant car il révélait la complicité des deux soeurs (leur accord tacite de ne pas évoquer leur enfance ensemble) et en même temps, leur différence et la gêne qu'elles éprouvaient à se cotoyer de nouveau, adultes. L'une était mariée, avait une maison, l'autre vagabondait.

C'est un livre qui évoque aussi les thèmes du tabou, du relativisme.
De la construction de soi et des conséquences de notre éducation, de notre enfance... sur notre présent. Conséquences contraignantes ou, au contraire, positives sur notre développement, porteuses.
C'est un livre qui parle de l'amour aussi, en un sens. Familial, fraternel... Je pense que, malgré l'inceste, il y a beaucoup d'amour dans ce livre. Et il y a aussi de la peine.
C'est un livre qui parle du rapport au corps, de l'amnésie sensorielle.

Je vous invite donc à lire ce petit livre. 
Ne serait-ce que pour les sensations qu'il provoque ! Etonnement, stupeur, dégoût, incompréhension, tendresse, empathie,... 
Je n'avais jamais lu de conte pour "adultes". Je réiterai l'expérience. C'est une tornade.



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