ANDRE BRETON, NADJA
Nadja
André Breton
1928
Nadja c’est une histoire d’amour très intense et très fugace entre André Breton et une jeune femme rencontrée en octobre 1926 à Paris. Le roman est donc autobiographique et s’inscrit dans le mouvement artistique du surréalisme : raconter le réel, le flux de pensée sans s’accommoder de codes ou de normes. Cela donne au propos une certaine complexité, mais dans laquelle le lecteur se laisse emporter.
La forme
Tout d’abord, il convient de souligner le fait que le livre ne se compose pas « que » de textes : se trouvent aussi des photographies des lieux dont parle André Breton, des images, des portraits, des dessins… Cela rend le discours beaucoup plus attrayant même si cela peut couper « l’imaginaire ». J’ai apprécié voir les dessins de Nadja, mais je n’ai pas trouvé nécessaire le fait de mettre des photos des lieux par exemple - je me les figure déjà mentalement et je trouve que le propre de la lecture, contrairement aux films ou aux séries, est de laisser cette part de liberté.
Trois parties composent cette oeuvre.
Dans la première partie, André Breton se demande « Qui suis-je ». C’est d’ailleurs la première phrase de ce roman. Ses rencontres, ses réflexions, ses ressentis son quotidien. J’avoue ne pas avoir accroché avec cette partie et l’avoir lu en plusieurs fois - bien qu’elle soit courte… Pourtant je suis assez sensible aux introspections des auteurs (comme Annie Ernaux ou Edouard Louis) mais la langue de Breton ne m’a pas parue évidente ou accessible au premier abord. Je tenterais la lecture de cette partie à nouveau car, à l’inverse, j’ai dévoré d’une traite les deux parties suivantes et suis restée scotchée devant la prose poétique de Breton. Les mots me parlaient davantage.
Toute fin de la première partie (extraits):
« J’espère, en tout cas, que la présentation d’une série d’observations de cet ordre et de celle qui va suivre sera de nature à précipiter quelques hommes dans la rue, après leur avoir fait prendre conscience, sinon du néant, du moins de la grave insuffisance de tout calcul soit-disant rigoureux sur eux-mêmes, de toute action qui exige une application suivie, et qui a pu être préméditée. (…) Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. (…) Mais j’anticipe, car c’est peut-être là, par-dessus tout, ce qu’à son temps m’a fait comprendre et ce qui justifie, sans plus tarder ici, l’entrée en scène de Nadja. »
Dans la seconde partie, il relate ses rencontres avec Nadja, pendant 9 jours. Un très court laps de temps donc, mais très intense car ils semblent vibrer à l’unisson. Nadja incarne cette vie pour la vie, que Breton admire. Elle est vivifiante, peu prévisible, s’amuse de tout, regarde les choses et les gens avec une curiosité et une naïveté, auxquelles André Breton vient donner parfois des éléments d’explications… Je ne saurais dire décrire leur relation ; j’ai parfois eu l’impression qu’André Breton prenait le ton d’un père rassurant, un peu émerveillé devant une jeune personne encore pleine d’énergie et de feu. Ce lien d’amour presque paternel s’est d’ailleurs manifesté par le prêt d’argent qu’André a octroyé à Nadja, dans le besoin et suppliante.
Dans la troisième partie enfin, Breton explique que Nadja est enfermée en hôpital psychiatrique. ll se demande finalement si cette fin pour elle était prévisible, vu sa façon d’être au monde un peu particulière… Mais, après réflexion, il réfute cette hypothèse. Il explique qu’elle continue à lui écrire mais que de son côté, il réduit les échanges. Il a rencontré une autre femme, qui semble le ravir et incarner autant la vie, comme Nadja au tout début.
Le fond
Ce que je retiens de l’oeuvre, c’est surtout l’amour entre Breton et Nadja. La fascination qu’ils exercent l’un sur l’autre.
« Toute la matinée, pourtant, je me suis ennuyé de Nadja, reproché de n pas avoir pris rendez-vous avec elle aujourd’hui. Je suis mécontent de moi. Il me semble que je l’observe trop, comment faire autrement? Comment me voit-elle, me juge-t-elle? Il est impardonnable que je continue à la voie si je ne l’aime pas. Est-ce que je ne l’aime pas ? Je suis, tout en étant près d’elle, plus près des choses qui sont près d’elle. Dans l’étant l’état où elle est, elle va forcément avoir besoin de moi, de façon ou d’autre, tout à coup. Quoi qu’elle me demande, le lui refuser serait odieux tant elle est pure, libre de tout lien terrestre, tant elle tient peu, mais merveilleusement, à la vie. »
Les questions que pose André Breton font écho aux questionnements sur l’Atopos, que décrit Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux (l’autre dont je suis amoureux est atypique; le suis-je aussi pour lui?).
« J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher mais qu’il ne saurait être question de se soumettre. J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. »
Nous en apprenons sur Nadja sans jamais vraiment être sûrs de ce qu’elle est et fait de ses journées. Nous n’avons que des intuitions. Elle a fréquenté un vieil homme, qu’elle a surnommé le « Grand Monsieur » et qui a eu, semble-t-il, une grande influence sur elle. Ils se voyaient quotidiennement. Beaucoup de commentateurs ont pensé que Nadja était une prostituée et que cet homme était son client régulier, en tout cas, une personne qui l’entretenait en échange de faveurs. Je ne saurais l’affirmer car je n’ai pas pressenti cette idée à la lecture - mais peut-être que des indices m’ont échappé?
A la suite de leurs aventures - ils se baladent et rencontrent des personnes un peu étranges, Nadja présente ses dessins à André. Tous sont remplis de symboles et j’ai adoré les regarder et les lire. Nadja en découpe certains pour qu’ils deviennent « vivants » et qu’elle et André puissent changer les formes, les actions, les positions ; j’ai adoré cette idée car je n’avais jamais pensé à rendre un dessin « interactif » de cette façon, afin de pouvoir lui faire dire plusieurs choses.
A la fin de l’oeuvre, André Breton semble être lassé de Nadja, qui est enfermée en HP ; de plus, une nouvelle femme est le sujet de toute son exaltation désormais. La dernière partie est très poétique aussi, même si le sujet n’est plus vraiment Nadja.
Des questions soulevées?
J’ai adoré la réflexion que portait André Breton sur le sens de l’enfermement. Il explique que pour lui, l’enfermement en HP serait néfaste à la « guérison » de personnes malades, voire même complètement absurde et contre-productif.
"Est-il rien de plus odieux que ces appareils dits de conservation sociale qui, pour une peccadille, un premier manquement extérieur à la bienséance ou au sens commun, précipitent un sujet quelconque parmi d’autres sujets dont le côtoiement ne peut lui être que néfaste et surtout le privent systématiquement de relations avec tous ceux dont le sens moral ou pratique est mieux assis que le sien?"
Effectivement, comment penser la « réinsertion » si tous les liens avec l’extérieur sont coupés : des personnes enfermées sont-elles vraiment réadaptées à la vie en communauté une fois libérées ?…
Les taux de récidive assez élevés suite à un passage en prison pour condamnation pour un délit viennent montrer qu’en France, la réinsertion n’est pas actée…
On nous assène qu’il existerait des « mauvaises graines », sans se demander s’il n’existe pas plutôt de « mauvais cultivateurs » c’est-à-dire un milieu favorisant la délinquance/la criminalité, plutôt que des tendances déviantes inhérentes, intrinsèques à des êtres « mauvais … La prison, excluante, désocialisante et violente n’est-elle pas nécessairement favorable à la réitération de nouveaux délits?…
C’est donc un serpent qui se mord la queue.

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