TAHAR BEN JELLOUN, La punition



La punition
de Tahar Ben Jelloun
Janvier 2018

Mon édition : Gallimard.


Maroc, règne de Hassan II, mars 1965. 

94 étudiants de "gauche" sont appelés par des militaires chez leurs familles respectives. Ils sont enjoints à participer à un service militaire. Sans davantage de détails. 
Leur captivité durera 19 mois et aucune nouvelle ne sera échangée avec l’extérieur: que ce soit sur leurs conditions de détention vers l’extérieur, que ce soit sur
La répression est alors intense. 

La forme
La narration est aride, sèche. 
Les saisons dépeintes semblent extrêmes: l’été est brûlant, l’hiver est glacial. 
La sensibilité du narrateur est excessivement fine à ces détails et on ne peut qu’applaudir la prouesse de l’auteur, de retranscrire la sensation de son corps sur le lit au matelas dur, le goût du café brûlé et le pain rassis servis, l’odeur des sanitaires immondes.
Ce qui marque cependant, c’est l’anesthésie dans la narration. Les phrases sont courtes, sèches. 

Le fond
Nous ne comprenons qu’à la fin que le narrateur est l’auteur et qu’il lui a été particulièrement difficile de se pencher sur cet épisode de sa vie. « … pour oser revenir à cette histoire, en trouver les mots, il m’aura fallu près de cinquante ans. »
Cette remarque m’évoque une autre lecture : le dernier ouvrage d'Annie Ernaux, Mémoire de fille.
La première partie de Mémoire de fille se concentre sur le récit d’un épisode particulier de sa vie ; la seconde retrace les difficultés pour narrer et mettre en mots des souvenirs. Des souvenirs du corps, des souvenirs de torture, des souvenirs d’injustice. 
Les deux auteurs nous signalent donc qu'il est très difficile de les mettre à mots.

Les seuls passages narrés que l’on pourrait qualifier de vivifiants sont les passages où le narrateur évoque ses souvenirs. Il était étudiant en philosophie. Il aimait l’art, le cinéma, la poésie. Il avait des convictions politiques, des idéaux.

Il fait référence à Régis Debray, figure qui semble analogue à celle des algériens captifs en ce sens qu’il a été enfermé et torturé en Amérique du Sud, pour s’être engagé politiquement auprès de Che Guevara, pour avoir voulu incarner ses idées.
Tout comme l’auteur, Tahar Ben Jelloun, il a été membre de l’académie Goncourt (entre 2011 et 2015).

Des idées ?
La poésie pour s’échapper.
La victoire de la pensée libre et créatrice contre la pensée normée, limitée, soumise au pouvoir. 
La victoire de la poésie et du cinéma contre l’ordre étatique et militaire.
C’est ce qui le fait tenir. 
Sa mémoire des poèmes appris lui rappelle qu’une forme de Beauté existe par-delà les murs de son lieu de captivité.
L’art sauve.
Peut-être que… la détention et la torture exacerbent nos passions internes, la puissance de nos ressources, nos attachements ? L’Homme détenu, asséché et privé de ses libertés physiques et matérielles (il est soumis à un emploi du temps rigide et tentaculaire) va alors révéler et exprimer son noyau dur dans les rares moments où il sera délesté de contraintes (la nuit).
 Et ce noyau dur est sûrement porté sur la poésie et la philosophie chez notre protagoniste.

Une autre réflexion m'est venue : les militaires soumis à des ordres du Roi Hassan II n’étaient-ils que des prototypes robotiques? Cela fait écho à des pensées sur l’homme moderne, développées par Hannah Arendt. L’homme déshumanisé, qui obéit à des ordres, poussé par le social, au-dessus et autour de lui. Une vision très « holiste ». Un système oppresseur, aliénant.
Un espoir subsiste auprès des médecins des centres de captivité : leur jugement et appréciation de la santé des détenues ne semble pas altérées par les ordres de l’Etat.

Cet ouvrage fait preuve d’une actualité dérangeante : des pays qualifiés dans les médias de « démocratures » usent de méthodes déshumanisantes pour faire taire (voire disparaître) leurs opposants. Un certain culte de la force et de la répression s’exprime dans des Etats (ou plutôt, dans les méthodes de certains chefs d’Etats) relevant d’une ère post-démocratique où contre-pouvoirs politiques et judiciaires sont asséchés jusqu’à devenir absents. 


Finalement ? Une TRÈS belle lecture, dure mais vraiment essentielle et qui invite à la réflexion...

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