GOLIARDA SAPIENZA, L'ART DE LA JOIE

L’Art de la Joie, 
Goliarda Sapienza, 
1967-1976 
(publié pour la première fois en 1998)

Mon édition : Le Tripode, 2016



"Il me semble qu’on tombe amoureux parce qu’avec le temps, on se lasse de soi-même et on veut entrer dans un autre (…). On veut entrer dans un autre pour le connaître, le faire sien, comme un livre, un paysage. Et puis quand on l’a absorbé, qu’on s’est nourri de lui jusqu’à ce qu’il soit devenu une part de nous-mêmes, on recommence à s’ennuyer. Tu lirais toujours le même livre toi ?"


Je m’attaque aujourd’hui à un livre impressionnant par sa taille (mon libraire préféré me l’a vendu comme « une arme de destruction massive »…) mais aussi par son fond. Un des livres qui m’a le plus marquée cette année.
D’une force incroyable, d’une énergie solaire

Le titre est évocateur « L’Art de la Joie » (L’Arte della Gioiaen italien) : à mon sens, utiliser le terme « art » signifie que la joie n’est pas donnée spontanément, mais qu’elle se travaille, qu’elle s’apprend, sur du long terme, qu’il faut défendre ses positions, ses ambitions, faire preuve d’écoute et de « modestie », de recul sur soi en un sens, mais ne pas se laisser dicter quoi que ce soit afin de parvenir à cette "joie".
La protagoniste principale, Modesta, en est l’incarnation. 

Les convictions de l’auteure Goliarda Sapienza transparaissent dans l’ouvrage : anarchiste, socialiste dans une Italie en proie au fascisme puis dans un contexte global de guerre froide. Goliarda Sapienza fut internée, a tenté de se suicider plusieurs fois… Et a écrit des chefs-d’œuvre, dont celui-ci, qui ne sera reconnu comme un « classique de la littérature italienne » qu’en 2005, lors d’une réédition. 

Le fond 
L’histoire se déroule en Italie. Modesta est née le 1erjanvier 1900, dans une famille miséreuse, sa mère ne s’en occupe pas, son petit frère est handicapé et occupe toute l’attention. Par son caractère, ses envies, ses rencontres, Modesta se renouvelle et devient un personnage d’une intelligence vive et d’un courage sans égratignure.
Nous suivons sa « progression » dans une Italie qui connaît plusieurs changements politiques (et surtout, l’avènement du fascisme de Mussolini, auquel Modesta et ses proches s’opposent…).
C’est un roman politique, très engagé, avec des idées « féministes », subversives pour l’époque de sa rédaction (entre 1967 et 1976 – et il n’a été publié qu’en 1998… deux ans après la mort de Goliarda Sapienza) et qui garde cependant une histoire, une continuité, une narration. 

Il y a quatre grandes parties qui marquent des « tournants » dans la vie de Modesta. 
Sa jeunesse, son arrivée dans un couvent, son départ… Jusqu’à devenir « Princesse », Maman, grand-mère, passer en prison, devenir politicienne.  

Je me suis attachée à Modesta car elle m'a inspiré beaucoup d’énergie : énergie pour s’opposer, pour oser, pour entreprendre, pour créer, pour croire, pour travailler avec rigueur.

Il y a comme un refrain au livre : des rappels de ce que pouvait dire l’ami de Modesta, Tuzzu, lorsqu’elle était encore chez sa mère. Ces rappels la guident ou viennent confirmer ses choix. Dans ce livre, les « absents » ont finalement beaucoup de place et les souvenirs constituent des forces pour s’ancrer dans le présent. 

Il y a mille et une références à des ouvrages philosophiques (Voltaire, Montaigne…) qui semblent « former » les personnes, qui lisent ces œuvres durant leur vie. A notre tour, nous ressentons l’envie de les lire pour s’enrichir de leurs apports et en ressortir plus « grand », comme les personnages du livre.  

Il y a aussi de grands amours, dépeints avec force et ces amours forment aussi les personnages, les construisent comme les livres. 

C’est un roman qui donne envie de ressentir, de s’investir. 

La forme 
Les personnages sont nombreux et des surnoms leur sont donnés, ce qui peut ralentir la compréhension... Parfois nous sommes au cœur des pensées de Modesta, parfois nous en sortons mais il n’y a aucun signe qui le révèle clairement. 

J’ai personnellement été bercée par le flots des paroles, des pensées, des phrases. C’est une véritable rivière, l’écriture court, va vite, va loin, comme Modesta. 



Je vous laisse ici quelques extraits, qui j’espère vous donneront le ton de l’ouvrage, que je vous conseille de lire. Beaucoup de choses ont été écrites à son sujet et sa puissance est telle qu’elle ne se raconte pas : à vous de vous embarquer dans ce roman initiatique et historique.

Vous avez entendu la voix de Béatrice ? Carmine est parti et elle a deviné le vide dans lequel je suis tombée et que j’ai besoin d’elle.C’était mon intention jusqu’à il y a quelques minutes, devant le souvenir de l’une de ces étapes obligées que la vie nous impose : celle d’être abandonné ou d’abandonner, de taire l’épisode de l’abandon de Carmine. Mais ses mots se sont emparés du droit de vivre sans l’accord de mon intelligence, comme il advient toujours dans les « affaires de cœur ». Mais ne vous inquiétez pas. Je n’irai pas vous raconter pas après pas le combat que chacun mène pour oublier. Je souffris exactement comme tout le monde. Mais l’amour n’est pas absolu et pas davantage éternel et il n’y a pas seulement de l’amour entre un homme et une femme, éventuellement consacré.  
Le plus heureux était Ippolito qui, main dans la main avec sa demoiselle Inès, regardait fixement la mer. A lui aussi, la mer parlait de liberté ? Il devait en être ainsi, car ses gros yeux toujours larmoyants et sans cils s’élargissaient en fixant l’eau. 

La petite main tremblante me tirait comme autrefois (combien d’années auparavant ?). Mais son pâle visage, alors, ne s’enflammait pas de cette rougeur dense qui maintenant me la rend étrangère. Etrangère, mais chère. Et c’est bien ainsi.  
Tu te souviens de Résurrection ? Je l’avais presque oublié. J’ai un grand désir de le relire. Il n’y a rien à faire, comme disait ma mère, tous les dix ans, il faut relire les livres qui nous ont formés si l’on veut mener à bien quelque chose. 
Comme moi qui n’arrive pas à renoncer au vice de téter le lait empoisonné de cette cigarette, hypothétique sein d’un encore plus hypothétique amour maternel que je n’ai jamais eu, lui continuera à agir selon son rêve enfantin qui probablement lui permet d’affronter seulement des amours légers, marginaux, comment dire ? Courus d’avance et donc contrôlables. Il n’y a rien à faire avec les névroses caractérielles, il est à conseiller de ne pas les toucher.  
Non, je vais être franche avec toi Prando. Ton désir d’aventure m’a énervée. Achète-toi la voiture que tu voulais et reprends la compétition avec des garçons comme toi, ou pars pour l’Amérique, vole bref, fais ce que tu veux ! Mais que tout vienne de toi et pas d’un ordre du roi, du Duce, ou du Führer ! Désirer la guerre est déjà infléchir le futur, et pas seulement le tien, vers le malheur. Tu veux bien le comprendre, oui ou non ? (…) Mais que faut-il faire pour vous faire comprendre que bien des désirs vous sont inculqués d’en haut pour vous utiliser ? Je comprends que ce soit difficile pour un pauvre qui doit arriver à se nourrir et apprendre à lire avant de savoir qui il est et ce qu’il veut. Mais toi, tu as du pain et des livres, et on ne peut pas te donner de circonstances atténuantes. Tu es responsable de toi-même et de ceux que demain tu peux entraîner avec toi. Et que fais-tu maintenant sans bouger avec le moteur allumé ? On s’en va à la maison, oui ou non ?

J’hésitais entre philosophie et médecine, tu le sais. Je serai médecin. Tu as raison, il y a encore trop de maux tangibles pour me perdre dans les abstractions. 

- Nous vivions un si grand bonheur Modesta, que s’est-il passé ?Il s’est passé que tu ne te contentais de rien, poursuivant ton rêve de perfection, et maintenant tu gis enterrée à six pieds sous terre dans mon jardin et tu voudrais retourner à hier. Mais pour celui qui vit, hier ne sert que d’engrais pour cet aujourd’hui neuf, tangible, plein de soleil. J’ai en moi tout ce soleil et autour de mon cou, dans mes cheveux, les caresses de Jacopo. 
L’étendue d’orangers et de citronniers illuminée par mille petites lampes – à l’époque, avec les bougies, on n’aurait pas pu le faire, hein, Béatrice ? - se décolore lentement à la lueur de l’aube. Pourtant des couples enlacés continuent à tourner dans l’espace de marbre, là où les deux escaliers se rejoignent. 

Commentaires

Articles les plus consultés